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Elle venait vers lui, lentement, en regardant le ciel. La chèvre surnaturelle la suivait. Il se sentait de pierre et trop lourd pour fuir. A chaque pas qu’elle faisait en avant, il en faisait un en arrière, et c’était tout. Il rentra ainsi sous la voûte obscure de l’escalier. Il était glacé de l’idée qu’elle allait peut-être y entrer aussi ; si elle l’eût fait, il serait mort de terreur.

Elle arriva en effet devant la porte de l’escalier, s’y arrêta quelques instants, regarda fixement dans l’ombre, mais sans paraître y voir le prêtre, et passa. Elle lui parut plus grande que lorsqu’elle vivait ; il vit la lune à travers sa robe blanche ; il entendit son souffle.

Quand elle fut passée, il se mit à redescendre l’escalier, avec la lenteur qu’il avait vue au spectre, se croyant spectre lui-même, hagard, les cheveux tout droits, sa lampe éteinte toujours à la main ; et, tout en descendant les degrés en spirale, il entendait distinctement dans son oreille une voix qui riait et qui répétait :

« …Un esprit passa devant ma face, et j’entendis un petit souffle, et le poil de ma chair se hérissa. »

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BOSSU, BORGNE, BOITEUX

Tmoyenâge,et,jusqu’àLouisXII,toutevilleen France avait ses lieux d’asile. Ces lieux d’asile, au milieu du déluge de lois pénales et de juridictions barbares qui inondaient la cité, étaient des espèces d’îles qui s’élevaient au-dessus du niveau de la justice humaine. Tout criminel qui y abordait était sauvé. Il y avait dans une banlieue presque autant de lieux d’asile que de lieux patibulaires.

C’était l’abus de l’impunité à côté de l’abus des supplices, deux choses mauvaises qui tâchaient de se corriger l’une par l’autre. Les palais du roi, les hôtels des princes, les églises surtout, avaient droit d’asile. Quelquefois d’une ville tout entière qu’on avait besoin de repeupler on faisait temporairement un lieu de refuge. Louis XI fit Paris asile en 1467.

Une fois le pied dans l’asile, le criminel était sacré ; mais il fallait qu’il se gardât d’en sortir. Un pas hors du sanctuaire, il retombait dans le flot. La roue, le gibet, l’estrapade, faisaient bonne garde autour du lieu de refuge, et guettaient sans cesse leur proie comme les requins autour du vaisseau.

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On a vu des condamnés qui blanchissaient ainsi dans un cloître, sur l’escalier d’un palais, dans la culture d’une abbaye, sous un porche d’église ; de cette façon, l’asile était une prison comme une autre.

Il arrivait quelquefois qu’un arrêt solennel du parlement violait le refuge et restituait le condamné au bourreau ; mais la chose était rare. Les parlements s’effarouchaient des évêques, et, quand ces deux robes-là en venaient à se froisser, la simarre n’avait pas beau jeu avec la soutane.

Parfois cependant, comme dans l’affaire des assassins de Petit-Jean, bourreau de Paris, et dans celle d’Émery Rousseau, meurtrier de Jean Valleret, la justice sautait par-dessus l’église et passait outre à l’exécution de ses sentences ; mais, à moins d’un arrêt du parlement, malheur à qui violait à main armée un lieu d’asile ! On sait quelle fut la mort de Robert de Clermont, maréchal de France, et de Jean de Châlons, maréchal de Champagne ; et pourtant il ne s’agissait que d’un certain Perrin Marc, garçon d’un changeur, un misérable assassin ; mais les deux maréchaux avaient brisé les portes de Saint-Méry. Là était l’énormité.

Il y avait autour des refuges un tel respect, qu’au dire de la tradition, il prenait parfois jusqu’aux animaux. Aymoin conte qu’un cerf, chassé par Dagobert, s’étant réfugié près du tombeau de saint Denis, la meute s’arrêta tout court en aboyant.

Les églises avaient d’ordinaire une logette préparée pour recevoir les suppliants. En 1407, Nicolas Flamel leur fit bâtir, sur les voûtes de Saint-Jacques-de-la-Boucherie, une chambre qui lui coûta quatre livres six sols seize deniers parisis.

A Notre-Dame, c’était une cellule établie sur les combles des bas côtés sous les arcs-boutants, en regard du cloître, précisément à l’endroit où la femme du concierge actuel des tours s’est pratiqué un jardin, qui est aux jardins suspendus de Babylone ce qu’une laitue est à un palmier, ce qu’une portière est à Sémiramis.

C’est là qu’après sa course effrénée et triomphale sur les tours et les galeries, Quasimodo avait déposé la Esmeralda. Tant que cette course avait duré, la jeune fille n’avait pu reprendre ses sens, à demi assoupie, à demi éveillée, ne sentant plus rien, sinon qu’elle montait dans l’air, qu’elle y flottait, qu’elle y volait, que quelque chose l’enlevait au-dessus de la terre. De temps en temps, elle entendait le rire éclatant, la voix bruyante 393

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de Quasimodo à son oreille ; elle entr’ouvrait ses yeux ; alors au-dessous d’elle elle voyait confusément Paris marqueté de ses mille toits d’ardoises et de tuiles comme une mosaïque rouge et bleue, au-dessus de sa tête la face effrayante et joyeuse de Quasimodo. Alors sa paupière retombait ; elle croyait que tout était fini, qu’on l’avait exécutée pendant son évanouissement, et que le difforme esprit qui avait présidé à sa destinée l’avait reprise et l’emportait. Elle n’osait le regarder et se laissait aller.

Mais quand le sonneur de cloches échevelé et haletant l’eut déposée dans la cellule du refuge, quand elle sentit ses grosses mains détacher doucement la corde qui lui meurtrissait les bras, elle éprouva cette espèce de secousse qui réveille en sursaut les passagers d’un navire qui touche au milieu d’une nuit obscure. Ses pensées se réveillèrent aussi, et lui revinrent une à une. Elle vit qu’elle était dans Notre-Dame, elle se souvint d’avoir été arrachée des mains du bourreau, que Phœbus était vivant, que Phœbus ne l’aimait plus ; et ces deux idées, dont l’une répandait tant d’amertume sur l’autre, se présentant ensemble à la pauvre condamnée, elle se tourna vers Quasimodo qui se tenait debout devant elle, et qui lui faisait peur. Elle lui dit : — Pourquoi m’avez-vous sauvée ?

Il la regarda avec anxiété comme cherchant à deviner ce qu’elle lui disait. Elle répéta sa question. Alors il lui jeta un coup d’œil profondément triste, et s’enfuit.

Elle resta étonnée.

Quelques moments après il revint, apportant un paquet qu’il jeta à ses pieds. C’étaient des vêtements que des femmes charitables avaient déposés pour elle au seuil de l’église. Alors elle abaissa ses yeux sur elle-même, se vit presque nue, et rougit. La vie revenait.

Quasimodo parut éprouver quelque chose de cette pudeur. Il voila son regard de sa large main et s’éloigna encore une fois, mais à pas lents.

Elle se hâta de se vêtir. C’était une robe blanche avec un voile blanc.

Un habit de novice de l’Hôtel-Dieu.

Elle achevait à peine qu’elle vit revenir Quasimodo. Il portait un panier sous un bras et un matelas sous l’autre. Il y avait dans le panier une bouteille, du pain et quelques provisions. Il posa le panier à terre, et dit : Mangez. — Il étendit le matelas sur la dalle, et dit : — Dormez.

C’était son propre repas, c’était son propre lit que le sonneur de 394

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cloches avait été chercher.

L’égyptienne leva les yeux sur lui pour le remercier ; mais elle ne put articuler un mot. Le pauvre diable était vraiment horrible. Elle baissa la tête avec un tressaillement d’effroi.

Alors il lui dit :

― Je vous fais peur. Je suis bien laid, n’est-ce pas ? Ne me regardez point. Écoutez-moi seulement. Le jour, vous resterez ici ; la nuit, vous pouvez vous promener par toute l’église. Mais ne sortez de l’église ni jour ni nuit. Vous seriez perdue. On vous tuerait et je mourrais.

Émue, elle leva la tête pour lui répondre. Il avait disparu. Elle se retrouva seule, rêvant aux paroles singulières de cet être presque monstrueux, et frappée du son de sa voix qui était si rauque et pourtant si douce.

Puis, elle examina sa cellule. C’était une chambre de quelque six pieds carrés, avec une petite lucarne et une porte sur le plan légèrement incliné du toit en pierres plates. Plusieurs gouttières à figures d’animaux semblaient se pencher autour d’elle et tendre le cou pour la voir par la lucarne. Au bord de son toit, elle apercevait le haut de mille cheminées qui faisaient monter sous ses yeux les fumées de tous les feux de Paris.

Triste spectacle pour la pauvre égyptienne, enfant trouvé, condamnée à mort, malheureuse créature sans patrie, sans famille, sans foyer.

Au moment où la pensée de son isolement lui apparaissait ainsi, plus poignante que jamais, elle sentit une tête velue et barbue se glisser dans ses mains, sur ses genoux. Elle tressaillit, tout l’effrayait maintenant, et regarda. C’était la pauvre chèvre, l’agile Djali, qui s’était échappée à sa suite, au moment où Quasimodo avait dispersé la brigade de Charmolue, et qui se répandait en caresses à ses pieds depuis près d’une heure, sans pouvoir obtenir un regard. L’égyptienne la couvrit de baisers. — Oh ! Djali, disait-elle, comme je t’ai oubliée ! Tu songes donc toujours à moi ! Oh ! tu n’es pas ingrate, toi !

En même temps, comme si une main invisible eût soulevé le poids qui comprimait ses larmes dans son cœur depuis si longtemps, elle se mit à pleurer ; et, à mesure que ses larmes coulaient, elle sentait s’en aller avec elles ce qu’il y avait de plus âcre et de plus amer dans sa douleur.

Le soir venu, elle trouva la nuit si belle, la lune si douce, qu’elle fit le 395

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tour de la galerie élevée qui enveloppe l’église. Elle en éprouva quelque soulagement, tant la terre lui parut calme, vue de cette hauteur.

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