"Unleash your creativity and unlock your potential with MsgBrains.Com - the innovative platform for nurturing your intellect." » English Books » 1984 by George Orwell 👀📚

Add to favorite 1984 by George Orwell 👀📚

1

Select the language in which you want the text you are reading to be translated, then select the words you don't know with the cursor to get the translation above the selected word!

Go to page:
Text Size:

L’admiration particulière pour O’Brien, que rien ne semblait capable de détruire, envahit à nouveau le cœur de Winston. Quelle intelligence, pensa-t-il, quelle intelligence ! Jamais O’Brien n’échouait à comprendre ce qu’on lui disait. N’importe qui sur Terre aurait rapidement répondu qu’il avait trahi Julia. Car que restait-il qu’ils ne lui avaient pas extirpé sous la torture ? Il leur avait raconté tout ce qu’il savait d’elle, ses habitudes, son attitude, son passé ; il avait confessé les détails les plus triviaux de leurs rencontres, tout ce qu’il lui avait dit et ce qu’elle lui avait dit, leurs repas au marché noir, leur adultère, leurs vagues machinations contre le Parti — tout. Et pourtant, au sens qu’il donnait au mot, il ne l’avait pas trahie. Il n’avait pas cessé de l’aimer ; ses sentiments envers elle étaient restés les mêmes. O’Brien avait compris ce qu’il voulait dire sans besoin d’explications.

« Dis-moi, demanda-t-il, combien de temps encore avant qu’ils m’abattent ?

– Peut-être pas avant longtemps, répondit O’Brien. Tu es un cas difficile. Mais ne perds pas espoir. Tout le monde guérit tôt ou tard.

Nous finirons par t’abattre. »

279

280

C h a p i t r e I V

Il était beaucoup mieux. Il regagnait du poids et de la force de jour en jour, si l’on pouvait parler de jours.

La lumière blanche et le bourdonnement étaient toujours les mêmes, mais la cellule était un peu plus confortable que les précédentes. Il y avait un oreiller et un matelas sur le lit en bois, et un tabouret pour s’asseoir. Ils lui avaient donné un bain, et ils l’autorisaient à se laver assez régulièrement à un lavabo en étain. Ils lui donnaient même de l’eau chaude pour se nettoyer. Ils lui avaient donné de nouveaux sous-vêtements et une nouvelle combinaison propre. Ils avaient recouvert son ulcère variqueux de pommade apaisante. Ils avaient retiré les restes de ses dents et lui avaient donné une nouvelle dentition.

Des semaines ou des mois avaient dû passer. Il aurait été possible de mesurer le passage du temps, s’il en avait eu le moindre intérêt, puisqu’il était nourri à ce qui semblait être des intervalles réguliers. Il obtenait, jugeait-il, trois repas par vingt-quatre heures ; parfois il se demandait faiblement s’il les recevait le jour ou la nuit. La nourriture était étonnamment bonne, avec de la viande tous les trois repas.

Une fois, il y avait même eu un paquet de cigarettes. Il n’avait pas d’allumettes, mais le garde silencieux qui lui apportait sa nourriture lui donnait du feu. La première fois qu’il essaya de fumer, il se rendit malade, mais il persévéra, et garda le paquet pendant longtemps, fumant une demi-cigarette après chaque repas.

Ils lui avaient donné une ardoise blanche avec un bout de crayon attaché à un coin. Au début il ne s’en servit pas. Même quand il était éveillé, il était complètement abruti. Il restait souvent allongé d’un 281

repas à l’autre presque sans bouger, parfois endormi, parfois éveillé en de vagues rêveries pendant lesquelles ouvrir les yeux représentait un effort trop important. Il s’était depuis longtemps habitué à dormir avec une lumière vive dans les yeux. Ça ne semblait faire aucune différence, sinon que les rêves étaient plus cohérents. Il rêva beaucoup pendant cette période, et c’était toujours des rêves heureux. Il était dans la Contrée Dorée, ou il était assis sur des ruines énormes, majestueuses, baignées de soleil, avec sa mère, avec Julia, avec O’Brien

— sans rien faire, juste assis au soleil, parlant de choses paisibles. Les pensées qu’il avait éveillé étaient surtout à propos de ses rêves. Il semblait avoir perdu le pouvoir de l’effort intellectuel, maintenant que le stimulus de la douleur avait disparu. Il ne s’ennuyait pas, il n’avait aucun désir de conversation ou de distraction. Simplement être seul, ni battu ni questionné, avec assez à manger, en étant complètement propre, était absolument satisfaisant.

Petit à petit, il passa moins de temps à dormir, mais il ne ressentait toujours aucun besoin de se lever du lit. Tout ce qui lui importait était de rester allongé silencieusement et de ressentir la force s’accumuler dans son corps. Il se tâtait ici et là, essayant de s’assurer que ce n’était pas une illusion que ses muscles s’épaississaient et que sa peau se tendait. Il considéra finalement avec certitude qu’il grossissait ; ses cuisses étaient maintenant plus larges que ses genoux. Après ça, à contrecœur au début, il commença à faire régulièrement de l’exercice.

Peu après il put marcher trois kilomètres, mesurés à la taille de la cellule, et ses épaules voûtées se redressèrent. Il tenta des exercices plus compliqués, et fut surpris et humilié par tout ce qu’il ne parvenait pas à faire. Il ne pouvait pas aller plus vite qu’un rythme de marche, il ne pouvait pas saisir son tabouret à bout de bras, il ne pouvait pas se tenir sur une jambe sans tomber. Il s’accroupissait sur ses talons pour remarquer qu’il ne pouvait se relever qu’au prix d’une douleur frénétique dans les cuisses et les mollets. Il s’allongeait sur le ventre et essayait de lever son corps avec ses mains. C’était inutile, il ne pouvait pas se soulever d’un centimètre. Mais après quelques jours — quelques repas — même cet exploit fut accompli. Il pouvait parfois le faire six fois d’affilée. Il commença à devenir vraiment fier 282

de son corps, et chérissait l’espoir intermittent que son visage fût également revenu à la normale. Une seule fois, quand il posa sa main sur son crâne chauve, il se remémora le visage ruiné et tordu qui l’avait regardé dans le miroir.

Son esprit devint plus actif. Il s’asseyait sur le lit, son dos contre le mur et l’ardoise sur les genoux, et s’attelait volontairement à la tâche de se rééduquer lui-même.

Il avait capitulé, c’était admis. En réalité, comme il le comprenait maintenant, il avait été prêt à capituler bien avant qu’il en ait pris la décision. Du moment où il était entré au ministère de l’Amour —

et oui, même durant ces quelques minutes où lui et Julia s’étaient tenus impuissants pendant que la voix métallique du télécran leur disait quoi faire — il avait compris la légèreté, la superficialité de sa tentative de se lever contre le pouvoir du Parti. Il savait maintenant que pendant sept ans, la Police des Pensées l’avait surveillé comme un scarabée sous une loupe. Il n’y avait aucun acte physique, aucun mot prononcé à voix haute qu’ils n’avaient pas capté, aucun cheminement de pensée qu’ils n’avaient pas déduit. Même le grain de poussière blanc sur la couverture de son journal, ils l’avaient précautionneusement remis en place. Ils lui avaient passé des enregistrements, montré des photographies. Certaines le montraient Julia et lui. Oui, même pendant. . . Il ne pouvait plus se battre contre le Parti. De plus, le Parti avait raison. Il devait en être ainsi : comment le cerveau immortel et collectif pourrait-il se tromper ? À quels standards objectifs pourriez-vous vérifier ses jugements ? La raison était statistique.

C’était simplement une question d’apprendre à penser comme ils pensaient. Seulement. . . !

Le crayon paraissait épais et inconfortable entre ses doigts. Il commença à écrire les pensées qui lui venaient en tête. Il écrivit d’abord, en larges majuscules maladroites :

LA LIBERTÉ C’EST L’ESCLAVAGE.

Puis presque sans s’arrêter, il écrivit en-dessous : DEUX PLUS DEUX FONT CINQ.

283

Mais il s’interrompit. Son esprit, comme fuyant quelque chose, semblait incapable de se concentrer. Il savait qu’il savait ce qui venait ensuite, mais pour l’instant il ne pouvait pas s’en souvenir. Quand il s’en souvint, ce fut seulement par une réflexion consciente de ce que ça devait être : ça ne vint pas naturellement. Il écrivit : DIEU EST LE POUVOIR.

Il acceptait tout. Le passé était altérable. Le passé n’avait jamais été altéré. Océania était en guerre contre Estasia. Océania avait toujours été en guerre contre Estasia. Jones, Aaronson et Rutherford étaient coupables des crimes dont ils étaient accusés. Il n’avait jamais vu la photographie qui les disculpait. Elle n’avait jamais existé, il l’avait inventée. Il se souvenait se souvenir de choses contradictoires, mais c’était de fausses mémoires, fruits de son propre aveuglement.

Comme tout était facile ! Simplement se rendre, et tout le reste suivait.

C’était comme nager contre un courant qui vous poussait en arrière malgré tous vos efforts, et décider soudain de se tourner et de suivre le courant au lieu de s’y opposer. Rien n’avait changé, sauf votre propre attitude : l’inévitable se produisait dans tous les cas. Il comprenait à peine pourquoi il s’était rebellé. Tout était si simple, sauf. . . !

Tout pouvait être vrai. Les soi-disant lois de la Nature étaient un non-sens. La loi de la gravité était un non-sens. « Si je le voulais, avait dit O’Brien, je pourrais flotter au-dessus du sol comme une bulle de savon. » Winston comprenait. « S’il pense qu’il flotte, et si simultanément je pense que je le vois flotter, alors il flotte. » Soudain, comme le morceau d’un naufrage remontant à la surface de l’eau, la pensée éclata dans son esprit : « Ça n’arrive pas vraiment. Nous l’imaginons. C’est une hallucination. » Il repoussa immédiatement cette pensée. L’erreur était évidente. C’était présupposer que quelque part, à l’extérieur de soi-même, il y avait un monde « réel » où des choses « réelles » arrivaient. Mais comment pourrait-il y avoir un tel monde ? Quelle connaissance avons-nous des choses, sinon à travers notre propre esprit ? Tout arrive dans l’esprit. Ce qui arrive dans l’esprit arrive vraiment.

Il n’eut aucune difficulté à écarter l’erreur, et il ne risquait pas d’y 284

succomber. Il réalisa, néanmoins, qu’il n’aurait jamais dû l’envisager.

L’esprit devait développer un angle mort dès qu’une pensée dangereuse se présentait. L’opération devait être automatique, instinctive.

En nouvelangue, ils l’appelaient stopcrime.

Il commença à s’exercer au stopcrime. Il envisageait des proposi-tions — « le Parti dit que la Terre est plate », « le Parti dit que la glace est plus lourde que l’eau liquide » — et s’entraînait à ne pas voir ou ne pas comprendre les arguments qui les contredisaient. Ce n’était pas simple. Il fallait de grands pouvoirs de raisonnement et d’improvisation. Les problèmes arithmétiques soulevés, par exemple, par des affirmations comme « deux plus deux font cinq » étaient au-delà de ses capacités intellectuelles. Cela nécessitait une sorte de gymnastique de l’esprit, la faculté à un instant d’utiliser la logique la plus délicate, et l’instant d’après d’être inconscient des plus grossières erreurs logiques. La stupidité était aussi nécessaire que l’intelligence, et aussi difficile à atteindre.

Pendant ce temps, dans un coin de son esprit, il se demandait s’ils l’abattraient bientôt. « Tout ne dépend que de toi », avait dit O’Brien ; mais il savait qu’il ne pourrait pas rapprocher ce moment par un acte conscient. Ça pouvait être dans dix minutes, ou dix ans.

Ils pouvaient le garder pendant des années en confinement solitaire, ils pouvaient l’envoyer en camp de travail, ils pouvaient le relâcher pour quelque temps, comme ils le faisaient parfois. Il était parfaitement possible qu’avant d’être fusillé, toute la scène de son arrestation et de son interrogatoire fût jouée à nouveau. La seule chose sûre était que la mort ne venait jamais quand on l’attendait. La tradition —

la tradition non-dite : vous la connaissiez, même si vous ne l’aviez jamais écoutée — était qu’ils vous tiraient dans le dos : toujours dans l’arrière de la tête, sans avertissement, alors que vous marchiez dans un couloir, d’une cellule à une autre.

Un jour — mais « un jour » n’était pas la bonne expression ; cela pouvait tout aussi bien être le milieu de la nuit : une fois — il sombra dans une rêverie étrange, béate. Il marchait dans le couloir, attendant la balle. Il savait qu’elle arriverait bientôt. Tout était entendu, arrangé, réconcilié. Il n’y avait plus de doutes, d’opposition, 285

de douleur, de peur. Son corps était vigoureux et fort. Il marchait aisément, joyeusement, avec l’impression de marcher au soleil. Il n’était plus dans les étroits couloirs blancs du ministère de l’Amour, il était dans l’immense tranchée d’un kilomètre de large, baignée de soleil, dans laquelle il avait semblé marcher dans le délire produit par les drogues. Il était dans la Contrée Dorée, suivant le sentier au milieu de l’ancien pâturage rongé par les lapins. Il pouvait sentir la courte pelouse moelleuse sous ses pieds et la douceur des rayons du soleil sur son visage. Au bord du champ se trouvaient les ormes, se balançant lentement, et quelque part au-delà se trouvait le ruisseau où les fins poissons argentés nageaient sous les saules.

Are sens