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Mais Deneulin regrettait déjà ses plaintes. Il cria :

– Jamais de la vie !

On s’égaya de sa violence, on oublia enfin la grève, au moment où le dessert paraissait. Une charlotte de pommes meringuée fut comblée d’éloges. Ensuite, les dames discutèrent une recette, au sujet de l’ananas, qu’on déclara également exquis. Les fruits, du raisin et des poires, achevèrent cet heureux abandon des fins de déjeuner copieux. Tous causaient à la fois, attendris, pendant que le domestique versait un vin du Rhin, pour remplacer le champagne, jugé commun.

Et le mariage de Paul et de Cécile fit certainement un pas sérieux, dans cette sympathie du dessert. Sa tante lui avait jeté des regards si pressants, que le jeune homme se montrait 406

aimable, reconquérant de son air câlin les Grégoire atterrés par ses histoires de pillage. Un instant, monsieur Hennebeau, devant l’entente si étroite de sa femme et de son neveu, sentit se réveiller l’abominable soupçon, comme s’il avait surpris un attouchement, dans les coups d’œil échangés. Mais, de nouveau, l’idée de ce mariage, fait là, devant lui, le rassura.

Hippolyte servait le café, lorsque la femme de chambre accourut, pleine d’effarement.

– Monsieur, monsieur, les voici !

C’étaient les délégués. Des portes battirent, on entendit passer un souffle d’effroi, au travers des pièces voisines.

– Faites-les entrer dans le salon, dit monsieur Hennebeau.

Autour de la table, les convives s’étaient regardés, avec un vacillement d’inquiétude. Un silence régna. Puis, ils voulurent reprendre leurs plaisanteries : on feignit de mettre le reste du sucre dans sa poche, on parla de cacher les couverts. Mais le directeur restait grave, et les 407

rires tombèrent, les voix devinrent des chuchotements, pendant que les pas lourds des délégués, qu’on introduisait, écrasaient à côté le tapis du salon.

Madame Hennebeau dit à son mari, en baissant la voix :

– J’espère que vous allez boire votre café.

– Sans doute, répondit-il. Qu’ils attendent !

Il était nerveux, il prêtait l’oreille aux bruits, l’air uniquement occupé de sa tasse.

Paul et Cécile venaient de se lever, et il lui avait fait risquer un œil à la serrure. Ils étouffaient des rires, ils parlaient très bas.

– Les voyez-vous ?

– Oui... J’en vois un gros, avec deux autres petits, derrière.

– Hein ? ils ont des figures abominables.

– Mais non, ils sont très gentils.

Brusquement, monsieur Hennebeau quitta sa chaise, en disant que le café était trop chaud et qu’il le boirait après. Comme il sortait, il posa un 408

doigt sur sa bouche, pour recommander la prudence. Tous s’étaient rassis, et ils restèrent à table, muets, n’osant plus remuer, écoutant de loin, l’oreille tendue, dans le malaise de ces grosses voix d’hommes.

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II

Dès la veille, dans une réunion tenue chez Rasseneur, Étienne et quelques camarades avaient choisi les délégués qui devaient se rendre le lendemain à la Direction. Lorsque, le soir, la Maheude sut que son homme en était, elle fut désolée, elle lui demanda s’il voulait qu’on les jetât à la rue. Maheu lui-même n’avait point accepté sans répugnance. Tous deux, au moment d’agir, malgré l’injustice de leur misère, retombaient à la résignation de la race, tremblant devant le lendemain, préférant encore plier l’échine. D’habitude, lui, pour la conduite de l’existence, s’en remettait au jugement de sa femme, qui était de bon conseil. Cette fois, cependant, il finit par se fâcher, d’autant plus qu’il partageait secrètement ses craintes.

– Fiche-moi la paix, hein ! lui dit-il en se couchant et en tournant le dos. Ce serait propre, 410

de lâcher les camarades !... Je fais mon devoir.

Elle se coucha à son tour. Ni l’un ni l’autre ne parlait. Puis, après un long silence, elle répondit :

– Tu as raison, vas-y. Seulement, mon pauvre vieux, nous sommes foutus.

Midi sonnait, lorsqu’on déjeuna, car le rendez-vous était pour une heure, à l’Avantage, d’où l’on irait ensuite chez monsieur Hennebeau. Il y avait des pommes de terre. Comme il ne restait qu’un petit morceau de beurre, personne n’y toucha. Le soir, on aurait des tartines.

– Tu sais que nous comptons sur toi pour parler, dit tout d’un coup Étienne à Maheu.

Ce dernier demeura saisi, la voix coupée par l’émotion.

– Ah ! non, c’est trop ! s’écria la Maheude. Je veux bien qu’il y aille, mais je lui défends de faire le chef... Tiens ! pourquoi lui plutôt qu’un autre ?

Alors, Étienne s’expliqua, avec sa fougue éloquente. Maheu était le meilleur ouvrier de la fosse, le plus aimé, le plus respecté, celui qu’on 411

citait pour son bon sens. Aussi les réclamations des mineurs prendraient-elles, dans sa bouche, un poids décisif. D’abord, lui, Étienne, devait parler ; mais il était à Montsou depuis trop peu de temps. On écouterait davantage un ancien du pays. Enfin, les camarades confiaient leurs intérêts au plus digne : il ne pouvait pas refuser, ce serait lâche.

La Maheude eut un geste désespéré.

– Va, va, mon homme, fais-toi crever pour les autres. Moi, je consens, après tout !

– Mais je ne saurai jamais, balbutia Maheu. Je dirai des bêtises.

Étienne, heureux de l’avoir décidé, lui tapa sur l’épaule.

– Tu diras ce que tu sens, et ce sera très bien.

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