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– Justement raisonné, monsieur Clawbonny, et puissions-nous, dans notre voyage, rencontrer plus de baies du Succès que de caps du Désespoir !

– Je le souhaite, Johnson ; mais, dites-moi, l’équipage est-il un peu revenu de ses terreurs ?

– Un peu, monsieur ; et cependant, pour tout dire, depuis notre entrée dans le détroit, on recommence à se préoccuper du capitaine fantastique ; plus d’un s’attendait à le voir apparaître à l’extrémité du Groënland ; et jusqu’ici, rien. Voyons, monsieur Clawbonny, entre nous, est-ce que cela ne vous étonne pas an peu ?

– Si fait, Johnson.

– Croyez-vous à l’existence de ce capitaine ?

– Sans doute.

– Mais quelles raisons ont pu le pousser à agir de la sorte ?

– S’il faut dire toute ma pensée, Johnson, je crois que cet homme aura voulu entraîner l’équipage assez loin pour qu’il n’y eût plus à revenir. Or, s’il avait paru à son bord au moment du départ, chacun voulant connaître la destination du navire, il aurait pu être embarrassé.

– Et pourquoi cela ?

– Ma foi, s’il veut tenter quelque entreprise surhumaine, s’il veut pénétrer là où tant d’autres n’ont pu parvenir, croyez-vous qu’il eût recruté son équipage ? Tandis qu’une fois en route, on peut aller si loin, que marcher en avant devienne ensuite une nécessité.

– C’est possible, monsieur Clawbonny ; j’ai connu plus d’un intrépide aventurier dont le nom seul épouvantait, et qui n’eût trouvé personne pour l’accompagner dans ses périlleuses expéditions…

– Sauf moi, fit le docteur.

– Et moi après vous, répondit Johnson, et pour vous suivre ! Je dis donc que notre capitaine est sans doute du nombre de ces aventuriers-là. Enfin, nous verrons bien ; je suppose que du côté d’Uppernawik ou de la baie Melville, ce brave inconnu viendra s’installer tranquillement à bord, et nous apprendra jusqu’où sa fantaisie compte entraîner le navire.

– Je le crois comme vous, Johnson ; mais la difficulté sera de s’élever jusqu’à cette baie Melville ! voyez comme les glaces nous entourent de toutes parts ! c’est à peine si elles laissent passage au Forward. Tenez, examinez cette plaine immense !

– Dans notre langage de baleiniers, monsieur Clawbonny, nous appelons cela un ice-field, c’est-à-dire une surface continue de glace dont on n’aperçoit pas les limites.

– Et de ce côté, ce champ brisé, ces longues pièces plus ou moins réunies par leurs bords ?

– Ceci est un pack ; s’il a une forme circulaire, nous l’appelons palch, et stream, quand cette forme est allongée.

– Et là, ces glaces flottantes ?

– Ce sont des drift-ice ; avec un peu plus de hauteur, ce seraient des ice-bergs ou montagnes ; leur contact est dangereux aux navires, et il faut les éviter avec soin. Tenez, voici là-bas, sur cet ice-field, une protubérance produite par la pression des glaces ; nous appelons cela un hummock ; si cette protubérance était submergée à sa base, nous la nommerions un calf ; il a bien fallu donner des noms à tout cela pour s’y reconnaître.

– Ah ! c’est véritablement un spectacle curieux, s’écria le docteur en contemplant ces merveilles des mers boréales, et l’imagination est vivement frappée par ces tableaux divers !

– Sans doute, répondit Johnson ; les glaçons prennent parfois des formes fantastiques, et nos hommes ne sont pas embarrassés pour les expliquer à leur façon.

– Tenez, Johnson, admirez cet ensemble de blocs de glace ! ne dirait-on pas une ville étrange, une ville d’Orient avec ses minarets et ses mosquées sous la pâle lumière de la lune ? Voici plus loin une longue suite d’arceaux gothiques qui nous rappellent la chapelle d’Henry VII ou le palais du Parlement[27] .

– Vraiment, monsieur Clawbonny, il y en a pour tous les goûts ; mais ce sont des villes ou des églises dangereuses à habiter, et il ne faut pas les ranger de trop près. Il y a de ces minarets-là qui chancellent sur leur base, et dont le moindre écraserait un navire comme le Forward.

– Et l’on a osé s’aventurer dans ces mers, reprit le docteur, sans avoir la vapeur à ses ordres ! Comment croire qu’un navire à voile ait pu se diriger au milieu de ces écueils mouvants ?

– On l’a fait cependant, monsieur Clawbonny ; lorsque le vent devenait contraire, et cela m’est arrivé plus d’une fois, à moi qui vous parle, on s’ancrait patiemment à l’un de ces blocs ; on dérivait plus ou moins avec lui ; mais enfin on attendait l’heure favorable pour se remettre en route ; il est vrai de dire qu’à cette manière de voyager on mettait des mois, là où, avec un peu de bonheur, nous ne mettrons que quelques jours.

– Il me semble, dit le docteur, que la température tend encore à s’abaisser.

– Ce serait fâcheux, répondit Johnson, car il faut du dégel pour que ces masses se divisent et aillent se perdre dans l’Atlantique ; elles sont d’ailleurs plus nombreuses dans le détroit de Davis, parce que les terres se rapprochent sensiblement entre le cap Walsingham et Holsteinborg ; mais au-delà du soixante-septième degré, nous trouverons pendant la saison de mai et de juin des mers plus navigables.

– Oui ; mais il faut passer d’abord.

– Il faut passer, Monsieur Clawbonny ; en juin et juillet, nous eussions trouvé le passage libre, comme il arrive aux baleiniers ; mais les ordres étaient précis ; on devait se trouver ici en avril. Aussi je me trompe fort, ou notre capitaine est un gaillard solidement trempé, qui a une idée ; il n’est parti de si bonne heure que pour aller loin. Enfin qui vivra, verra.

Le docteur avait eu raison de constater un abaissement dans la température ; le thermomètre à midi n’indiquait plus que six degrés (-14° centigrades), et il régnait une brise du nord-ouest qui, tout en éclaircissant le ciel, aidait le courant à précipiter les glaces flottantes sur le chemin du Forward. Toutes n’obéissaient pas d’ailleurs à la même impulsion ; il n’était pas rare d’en rencontrer, et des plus hautes, qui, prises à leur base par un courant sous-marin, dérivaient dans un sens opposé.

On comprend alors les difficultés de cette navigation ; les ingénieurs n’avaient pas un instant de repos ; la manœuvre de la vapeur se faisait sur le pont même, au moyen de leviers qui l’ouvraient, l’arrêtaient, la renversaient instantanément, suivant l’ordre de l’officier de quart. Tantôt il fallait se hâter de prendre par une ouverture de champs de glace, tantôt lutter de vitesse avec un ice-berg qui menaçait de fermer la seule issue praticable ; ou bien quelque bloc, se renversant à l’improviste, obligeait le brick à reculer subitement pour ne pas être écrasé. Cet amas de glaces entraînées, amoncelées, amalgamées par le grand courant du nord, se pressait dans la passe, et si la gelée venait à les saisir, elles pouvaient opposer au Forward une infranchissable barrière.

Les oiseaux se trouvaient en quantités innombrables dans ces parages ; les pétrels et les contre-maîtres voltigeaient çà et là, avec des cris assourdissants ; on comptait aussi un grand nombre de mouettes à tête grosse, à cou court, à bec comprimé, qui déployaient leurs longues ailes, et bravaient en se jouant les neiges fouettées par l’ouragan. Cet entrain de la gent ailée ranimait le paysage.

De nombreuses pièces de bois allaient à la dérive, se heurtant avec bruit ; quelques cachalots à têtes énormes et renflées s’approchèrent du navire ; mais il ne fut pas question de leur donner la chasse, bien que l’envie n’en manquât pas à Simpson le harponneur. Vers le soir, on vit également plusieurs phoques, qui, le nez au-dessus de l’eau, nageaient entre les grands blocs.

Le 22, la température s’abaissait encore ; le Forward forçait de vapeur pour gagner les passes favorables ; le vent s’était décidément fixé dans le nord-ouest ; les voiles furent serrées.

Pendant cette journée du dimanche, les matelots eurent peu à manœuvrer. Après la lecture de l’office divin, qui fut faite par Shandon, l’équipage se livra à la chasse des guillemots, dont il prit un grand nombre. Ces oiseaux, convenablement préparés suivant la méthode clawbonnyenne, fournirent un agréable surcroît de provisions à la table des officiers et de l’équipage.

À trois heures du soir, le Forward avait le Kin de Sael est-quart-nord-est, et la montagne de Sukkertop sud-est-quart-d’est-demi-est ; la mer était fort houleuse ; de temps en temps, un vaste brouillard tombait inopinément du ciel gris. Cependant, à midi, une observation exacte put être faite. Le navire se trouvait par 65°20’ de latitude et 54°22’ de longitude. Il fallait gagner encore deux degrés pour rencontrer une navigation meilleure sur une mer plus libre.

Pendant les trois jours suivants, les 24, 25 et 26 avril, ce fut une lutte continuelle avec les glaces ; la manœuvre de la machine devint très fatigante ; à chaque minute, la vapeur était subitement interrompue ou renversée, et s’échappait en sifflant par les soupapes.

Dans la brume épaisse, l’approche des ice-bergs se reconnaissait seulement à de sourdes détonations produites par les avalanches ; le navire virait alors immédiatement ; on risquait de se heurter à des masses de glace d’eau douce, remarquables par la transparence de leur cristal, et qui ont la dureté du roc. Richard Shandon ne manqua pas de compléter sa provision d’eau en embarquant chaque jour plusieurs tonnes de cette glace.

Le docteur ne pouvait s’habituer aux illusions d’optique que la réfraction produisait dans ces parages ; en effet tel ice-berg lui apparaissait comme une petite masse blanche fort rapprochée, qui se trouvait à dix ou douze milles du brick ; il tâchait d’accoutumer ses regards à ce singulier phénomène, afin de pouvoir rapidement corriger plus tard l’erreur de ses yeux.

Enfin, soit par le halage du navire le long des champs de glace, soit par l’écartement des blocs les plus menaçants à l’aide de longues perches, l’équipage fut bientôt rompu de fatigues, et cependant, le vendredi 27 avril, le Forward était encore retenu sur la limite infranchissable du cercle polaire.

Chapitre 8 PROPOS DE L’ÉQUIPAGE

Cependant le Forward parvint, en se glissant adroitement dans les passes, à gagner quelques minutes au nord ; mais, au lieu d’éviter l’ennemi, il faudrait bientôt l’attaquer ; les ice-fields de plusieurs milles d’étendue se rapprochaient, et comme ces masses en mouvement représentent souvent une pression de plus de dix millions de tonnes, on devait se garer avec soin de leurs étreintes. Des scies à glace furent donc installées à l’extérieur du navire, de manière à pouvoir être mises immédiatement en usage.

Une partie de l’équipage acceptait philosophiquement ces durs travaux, mais l’autre se plaignait, si elle ne refusait pas encore d’obéir. Tout en procédant à l’installation des instruments, Garry, Bolton, Pen, Gripper, échangeaient leurs différentes manières de voir.

– Par le diable, disait gaiement Bolton, je ne sais pourquoi il me vient à la pensée que dans Water-Street, il y a une jolie taverne où l’on ne s’accote pas trop mal entre un verre de gin et une bouteille de porter. Tu vois cela d’ici, Gripper ?

– À te dire vrai, riposta le matelot interpellé, qui faisait généralement profession de mauvaise humeur, je t’assure que je ne vois pas cela d’ici.

– C’est une manière de parler, Gripper ; il est évident que dans ces villes de neige, qui font l’admiration de monsieur Clawbonny, il n’y a pas le plus mince cabaret où un brave matelot puisse s’humecter d’une ou deux demi-pintes de brandy.

– Pour cela, tu peux en être certain, Bolton ; et tu ferais bien d’ajouter qu’il n’y a même pas ici de quoi se rafraîchir proprement. Une drôle d’idée, de priver de tout spiritueux les gens qui voyagent dans les mers du nord !

– Bon ! répondit Garry ; as-tu donc oublié, Gripper, ce que t’a dit le docteur ? Il faut être sobre de toute boisson excitante, si l’on veut braver le scorbut, se bien porter et aller loin.

– Mais je ne demande pas à aller loin, Garry ; et je trouve que c’est déjà beau d’être venu jusqu’ici, et de s’obstiner à passer là où le diable ne veut pas qu’on passe.

– Eh bien, on ne passera pas ! répliqua Pen. Quand je pense que j’ai déjà oublié le goût du gin !

Are sens