Le bruit des pas lui faisait mal ; on sâen allait, la solitude lui devenait odieuse ; revenait-on prĂšs dâelle, câĂ©tait pour la voir mourir, sans doute. Le soir, quand Charles rentrait, elle sortait de dessous ses draps ses longs bras maigres, les lui passait autour du cou, et, lâayant fait asseoir au 25
bord du lit, se mettait Ă lui parler de ses chagrins : il lâoubliait, il en aimait une autre ! On lui avait bien dit quâelle serait malheureuse ; et elle finissait en lui demandant quelque sirop pour sa santĂ© et un peu plus dâamour.
26
II
Une nuit, vers onze heures, ils furent rĂ©veillĂ©s par le bruit dâun cheval qui sâarrĂȘta juste Ă la porte. La bonne ouvrit la lucarne du grenier et parlementa quelque temps avec un homme restĂ© en bas, dans la rue. Il venait chercher le mĂ©decin ; il avait une lettre. Nastasie descendit les marches en grelottant, et alla ouvrir la serrure et les verrous, lâun aprĂšs lâautre. Lâhomme laissa son cheval, et, suivant la bonne, entra tout Ă coup derriĂšre elle. Il tira de dedans son bonnet de laine Ă houppes grises, une lettre enveloppĂ©e dans un chiffon, et la prĂ©senta dĂ©licatement Ă Charles, qui sâaccouda sur lâoreiller pour la lire. Nastasie, prĂšs du lit, tenait la lumiĂšre. Madame, par pudeur, restait tournĂ©e vers la ruelle et montrait le dos.
Cette lettre, cachetĂ©e dâun petit cachet de cire bleue, suppliait M. Bovary de se rendre immĂ©diatement Ă la ferme des Bertaux, pour 27
remettre une jambe cassĂ©e. Or il y a, de Tostes aux Bertaux, six bonnes lieues de traverse, en passant par Longueville et Saint-Victor. La nuit Ă©tait noire. Madame Bovary jeune redoutait les accidents pour son mari. Donc il fut dĂ©cidĂ© que le valet dâĂ©curie prendrait les devants. Charles partirait trois heures plus tard, au lever de la lune.
On enverrait un gamin Ă sa rencontre, afin de lui montrer le chemin de la ferme et dâouvrir les clĂŽtures devant lui.
Vers quatre heures du matin, Charles, bien enveloppĂ© dans son manteau, se mit en route pour les Bertaux. Encore endormi par la chaleur du sommeil, il se laissait bercer au trot pacifique de sa bĂȘte. Quand elle sâarrĂȘtait dâelle-mĂȘme devant ces trous entourĂ©s dâĂ©pines que lâon creuse au bord des sillons, Charles se rĂ©veillant en sursaut, se rappelait vite la jambe cassĂ©e, et il tĂąchait de se remettre en mĂ©moire toutes les fractures quâil savait. La pluie ne tombait plus ; le jour commençait Ă venir, et, sur les branches des pommiers sans feuilles, des oiseaux se tenaient immobiles, hĂ©rissant leurs petites plumes au vent froid du matin. La plate campagne sâĂ©talait Ă 28
perte de vue, et les bouquets dâarbres autour des fermes faisaient, Ă intervalles Ă©loignĂ©s, des taches dâun violet noir sur cette grande surface grise, qui se perdait Ă lâhorizon dans le ton morne du ciel.
Charles, de temps Ă autre, ouvrait les yeux ; puis, son esprit se fatiguant et le sommeil revenant de soi-mĂȘme, bientĂŽt il entrait dans une sorte dâassoupissement oĂč, ses sensations rĂ©centes se confondant avec des souvenirs, lui-mĂȘme se percevait double, Ă la fois Ă©tudiant et mariĂ©, couchĂ© dans son lit comme tout Ă lâheure, traversant une salle dâopĂ©rĂ©s comme autrefois.
Lâodeur chaude des cataplasmes se mĂȘlait dans sa tĂȘte Ă la verte odeur de la rosĂ©e ; il entendait rouler sur leur tringle les anneaux de fer des lits et sa femme dormir... Comme il passait par Vassonville, il aperçut, au bord dâun fossĂ©, un jeune garçon assis sur lâherbe.
â Ătes-vous le mĂ©decin ? demanda lâenfant.
Et, sur la réponse de Charles, il prit ses sabots à ses mains et se mit à courir devant lui.
Lâofficier de santĂ©, chemin faisant, comprit aux discours de son guide que M. Rouault devait 29
ĂȘtre un cultivateur des plus aisĂ©s. Il sâĂ©tait cassĂ© la jambe, la veille au soir, en revenant de faire les Rois chez un voisin. Sa femme Ă©tait morte depuis deux ans. Il nâavait avec lui que sa demoiselle, qui lâaidait Ă tenir la maison.
Les orniĂšres devinrent plus profondes. On approchait des Bertaux. Le petit gars, se coulant alors par un trou de haie, disparut, puis il revint au bout dâune cour en ouvrir la barriĂšre. Le cheval glissait sur lâherbe mouillĂ©e ; Charles se baissait pour passer sous les branches. Les chiens de garde Ă la niche aboyaient en tirant sur leur chaĂźne. Quand il entra dans les Bertaux, son cheval eut peur et fit un grand Ă©cart.
CâĂ©tait une ferme de bonne apparence. On voyait dans les Ă©curies, par le dessus des portes ouvertes, de gros chevaux de labour qui mangeaient tranquillement dans des rĂąteliers neufs. Le long des bĂątiments sâĂ©tendait un large fumier, de la buĂ©e sâen Ă©levait, et, parmi les poules et les dindons, picoraient dessus cinq ou six paons, luxe des basses-cours cauchoises. La bergerie Ă©tait longue, la grange Ă©tait haute, Ă murs 30
lisses comme la main. Il y avait sous le hangar deux grandes charrettes et quatre charrues, avec leurs fouets, leurs colliers, leurs Ă©quipages complets, dont les toisons de laine bleue se salissaient Ă la poussiĂšre fine qui tombait des greniers. La cour allait en montant, plantĂ©e dâarbres symĂ©triquement espacĂ©s, et le bruit gai dâun troupeau dâoies retentissait prĂšs de la mare.
Une jeune femme, en robe de mĂ©rinos bleu garnie de trois volants, vint sur le seuil de la maison pour recevoir M. Bovary, quâelle fit entrer dans la cuisine, oĂč flambait un grand feu.
Le dĂ©jeuner des gens bouillonnait alentour, dans des petits pots de taille inĂ©gale. Des vĂȘtements humides sĂ©chaient dans lâintĂ©rieur de la cheminĂ©e. La pelle, les pincettes et le bec du soufflet, tous de proportion colossale, brillaient comme de lâacier poli, tandis que le long des murs sâĂ©tendait une abondante batterie de cuisine, oĂč miroitait inĂ©galement la flamme claire du foyer, jointe aux premiĂšres lueurs du soleil arrivant par les carreaux.
Charles monta, au premier, voir le malade. Il 31
le trouva dans son lit, suant sous ses couvertures et ayant rejeté bien loin son bonnet de coton.
CâĂ©tait un gros petit homme de cinquante ans, Ă la peau blanche, Ă lâĆil bleu, chauve sur le devant de la tĂȘte, et qui portait des boucles dâoreilles. Il avait Ă ses cĂŽtĂ©s, sur une chaise, une grande carafe dâeau-de-vie, dont il se versait de temps Ă autre pour se donner du cĆur au ventre ; mais, dĂšs quâil vit le mĂ©decin, son exaltation tomba, et, au lieu de sacrer comme il faisait depuis douze heures, il se prit Ă geindre faiblement.
La fracture Ă©tait simple, sans complication dâaucune espĂšce. Charles nâeĂ»t osĂ© en souhaiter de plus facile. Alors, se rappelant les allures de ses maĂźtres auprĂšs du lit des blessĂ©s, il rĂ©conforta le patient avec toutes sortes de bons mots, caresses chirurgicales qui sont comme lâhuile dont on graisse les bistouris. Afin dâavoir des attelles, on alla chercher, sous la charretterie, un paquet de lattes. Charles en choisit une, la coupa en morceaux et la polit avec un Ă©clat de vitre, tandis que la servante dĂ©chirait des draps pour faire des bandes, et que mademoiselle Emma tĂąchait Ă coudre des coussinets. Comme elle fut 32
longtemps avant de trouver son Ă©tui, son pĂšre sâimpatienta ; elle ne rĂ©pondit rien ; mais, tout en cousant, elle se piquait les doigts, quâelle portait ensuite Ă sa bouche pour les sucer.
Charles fut surpris de la blancheur de ses ongles. Ils Ă©taient brillants, fins du bout, plus nettoyĂ©s que les ivoires de Dieppe, et taillĂ©s en amande. Sa main pourtant nâĂ©tait pas belle, point assez pĂąle peut-ĂȘtre, et un peu sĂšche aux phalanges ; elle Ă©tait trop longue aussi, et sans molles inflexions de lignes sur les contours. Ce quâelle avait de beau, câĂ©taient les yeux ; quoiquâils fussent bruns, ils semblaient noirs Ă cause des cils, et son regard arrivait franchement Ă vous avec une hardiesse candide.
Une fois le pansement fait, le mĂ©decin fut invitĂ©, par M. Rouault lui-mĂȘme, Ă prendre un morceau avant de partir.
Charles descendit dans la salle, au rez-de-chaussĂ©e. Deux couverts, avec des timbales dâargent, y Ă©taient mis sur une petite table, au pied dâun grand lit Ă baldaquin revĂȘtu dâune indienne Ă personnages reprĂ©sentant des Turcs.
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On sentait une odeur dâiris et de draps humides, qui sâĂ©chappait de la haute armoire en bois de chĂȘne, faisant face Ă la fenĂȘtre. Par terre, dans les angles, Ă©taient rangĂ©s, debout, des sacs de blĂ©.
CâĂ©tait le trop-plein du grenier proche, oĂč lâon montait par trois marches de pierre. Il y avait, pour dĂ©corer lâappartement, accrochĂ©e Ă un clou, au milieu du mur dont la peinture verte sâĂ©caillait sous le salpĂȘtre, une tĂȘte de Minerve au crayon noir, encadrĂ©e de dorure, et qui portait au bas, Ă©crit en lettres gothiques : « Ă mon cher papa. »
On parla dâabord du malade, puis du temps
quâil faisait, des grands froids, des loups qui couraient les champs, la nuit. Mademoiselle Rouault ne sâamusait guĂšre Ă la campagne, maintenant surtout quâelle Ă©tait chargĂ©e presque Ă elle seule des soins de la ferme. Comme la salle Ă©tait fraĂźche, elle grelottait tout en mangeant, ce qui dĂ©couvrait un peu ses lĂšvres charnues, quâelle avait coutume de mordillonner Ă ses moments de silence.
Son cou sortait dâun col blanc, rabattu. Ses cheveux, dont les deux bandeaux noirs 34
semblaient chacun dâun seul morceau, tant ils Ă©taient lisses, Ă©taient sĂ©parĂ©s sur le milieu de la tĂȘte par une raie fine, qui sâenfonçait lĂ©gĂšrement selon la courbe du crĂąne ; et, laissant voir Ă peine le bout de lâoreille, ils allaient se confondre par derriĂšre en un chignon abondant, avec un mouvement ondĂ© vers les tempes, que le mĂ©decin de campagne remarqua lĂ pour la premiĂšre fois de sa vie. Ses pommettes Ă©taient roses. Elle portait, comme un homme, passĂ© entre deux boutons de son corsage, un lorgnon dâĂ©caille.
Quand Charles, aprĂšs ĂȘtre montĂ© dire adieu au pĂšre Rouault, rentra dans la salle avant de partir, il la trouva debout, le front contre la fenĂȘtre, et qui regardait dans le jardin, oĂč les Ă©chalas des haricots avaient Ă©tĂ© renversĂ©s par le vent. Elle se retourna.
â Cherchez-vous quelque chose ? demanda-t-
elle.
â Ma cravache, sâil vous plaĂźt, rĂ©pondit-il.
